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Contes traditionnels, créations contemporaines, pour tous les publics, de la petite enfance à l'adulte

Ma Beauté affronte le Diable

Le conte chanté, hérité de l’Afrique, encore vivant en Haïti et dans les Antilles, est un genre dans lequel conte et chant servent au même titre le récit. Dans ces contes, Mimi Barthélémy, la plus illustre représentante de cette tradition orale originale, chante en créole et conte en français, dans son français. Elle y met sa patte, sa langue d’artiste, son âme. Elle est accompagnée ici a cappella de sa fille et de sa petite-fille sur des arrangements vocaux d’Amos Coulanges et de Manuel Mario Anoyvega Mora.

17,00 €

Ma Beauté affronte le Diable

Difficile de résister à l’élégance joyeuse de Mimi Barthélémy. 
Prix France Culture 2017

Difficile de résister à l’élégance joyeuse de Mimi Barthélémy. 
Prix France Culture 2017


Mon engagement de conteuse dans la pratique du conte et la transmission du patrimoine oral de mon pays.

On dit que l’art du conte est un art du détour. Et, bien curieusement, c’est par le détour du théâtre que je me suis mise à conter et suis devenue une conteuse de scène, et ceci, même lorsque j’ai cessé de théâtraliser mes contes pour devenir une conteuse à voix nue. Mon goût immodéré pour les planches en est, en grande partie, la cause. Je me définis comme une conteuse de scène habitée par la passion de mon île et célébrant mon identité menacée et retrouvée. J’aborde le conte avec mes acquis universitaires, mes acquis théâtraux et ma mentalité de femme du XXe siècle. Je me différencie ainsi, dès le départ, du conteur traditionnel.

Ma pratique du conte commence dans les années 1983 et bénéficie d’un contexte politique riche de toutes les avancées des années précédentes, Mai 68 compris, favorable à l’émergence des cultures minoritaires. Les bibliothèques municipales, les bibliothèques départementales, l’organisme La joie par les livres, tous disposant de moyens financiers de l’État et souhaitant développer la lecture publique, prennent l’initiative de programmer des conteurs français et étrangers dans leurs locaux pour des séances de conte. Les conteurs commencent à s’organiser autour de Bruno de La Salle. Ils se rassemblent, se forment sur le terrain, participent à des projets collectifs, à la radio ou sur scène, ils présentent au public des oeuvres du patrimoine français ou mondial dans les Maisons des jeunes et de la culture, les salles privées, les lieux associatifs, les hôpitaux et les théâtres… C’était l’ère du renouveau du conte. Au tout début, mon répertoire de contes se résumait à une dizaine de contes haïtiens, certains venus de l’enfance ou d’autres tirés de la première anthologie dont j’ai disposé. J’avais eu, en Colombie, la chance d’avoir été initiée au conte chanté par l’ethnologue haïtien Rémy Bastien (auteur de l’Anthologie du folklore haïtien). Cet ouvrage fut pendant quelques années ma principale source d’information sur les contes haïtiens. J’ai eu, par la suite, la chance d’en trouver d’autres.

À partir de ces sources, j’ai pu commencer à construire mon répertoire, j’ai pu le nourrir, mais la question de la version personnelle du récit semblait être le point essentiel à éclaircir : de quelle manière chaque conteur revisite le récit transmis et comment il le raconte à son tour. Il ne peut pas décemment restituer au public les contes notés et recueillis par les ethnologues. La matière brute demande à être réécrite, revisitée par celui qui les racontera. Quant au conte qui a été raconté de bouche à oreille, il sera forcément différent dans la bouche de celui qui le restituera. Pour écrire mes propres versions des contes, j’ai d’abord fait un travail de traduction du créole au français, puisque ces contes d’origine rurale sont racontés en créole. Puis je m’en suis réapproprié certains, en y mettant ma patte, ma langue d’artiste, mon âme. Ma version gardait la patine créole, sa saveur et ses images tout en étant écrite en français, dans mon français. Ce long travail de réappropriation me rendait donc auteur de ma version. Le travail d’écriture est, en ce qui me concerne, un va-et-vient entre le travail sur table et le travail sur scène devant l’auditoire. La version se modifie, s’affine, selon les réactions du public, selon les trouvailles du conteur. Le texte sera donc soumis à des rajouts, à des coupures jusqu’à ce qu’il trouve sa forme juste. Avec la pratique et l’expérience, j’ai découvert les différences fondamentales existant entre l’approche du conteur et celle du comédien. Contrairement au comédien qui est au service de l’auteur, j’étais au service de mon propre texte et j’avais en outre pleine liberté de le modifier à ma guise. J’étais libre de m’écarter de mon récit, d’y retourner, de chanter ou de m’interrompre pour apostropher quelqu’un, libre de m’asseoir, de me mettre debout ou de danser. Contrairement au comédien qui joue un personnage dans toute sa densité et son intériorité, le conteur n’est pas un personnage, il est lui-même, celui qui a vu et entendu et qui vient témoigner. Il s’engage dans le récit en son nom propre. « J’étais là et j’ai tout vu », dit-il.

Mon engagement comme artiste dans la défense des langues françaises, celle de ma terre d’origine et celles de ma terre d’accueil

Dans mes spectacles, je chante en créole et je célèbre la présence du créole dans ma langue d’artiste, comme un apport régénérateur. Une langue n’est pas seulement constituée de mots, mais elle s’exprime aussi par des images, une gestuelle, un comportement, une mélodie, un rythme et une sensibilité amoureuse. J’écris et je conte en français, langue dans laquelle j’ai plaisir et facilité à m’exprimer, mais le créole est présent dans toute ma production. C’est la raison pour laquelle je me suis engagée dans la connaissance et la défense des langues françaises, celle de ma terre d’origine et celles de ma terre d’accueil. La francophonie, comme l’entend Senghor, c’est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre : cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire. La France, me disait un délégué du F.L.N., c’est vous, c’est moi : c’est la culture française. Renversons la proposition pour être complets : la Négritude, l’Arabisme, c’est aussi vous, Français de l’Hexagone. 

Jouer au féminin, un engagement

Mon ancêtre était esclave d’un colon français, son fils, général haïtien, son petit-fils, politicien lettré, son arrière-petit-fils, médecin et mon père, doyen de la faculté de médecine de Port-au-Prince. J’ai été élevée dans l’admiration de ces hommes qui ont lutté pour la reconnaissance de leur humanité. Le rôle des femmes n’était pas mentionné, elles étaient nommées, sans plus. J’ai donc été élevée pour être, comme elles, la fille soumise et aimante de son père, l’épouse qui seconde son mari et la bonne chrétienne. J’ai mis 40 ans pour modifier la donne. J’ai d’abord rompu avec le carcan de la religion, puis j’ai clairement exprimé à mon père, par le biais d’une lettre mémorable, mon désir de le voir me respecter en tant qu’être autonome et, enfin, j’ai divorcé de celui dont j’étais et devais être à jamais la seconde. Si, à cette époque, je me suis retrouvée chancelante, la voix abîmée, le corps oublié, sourde à mon appartenance féminine, c’est que j’avais aussi subi, depuis mon arrivée en France, le poids de l’assimilation. J’étais aliénée. J’avais été amenée à me glisser dans le moule ambiant jusqu’à arriver à me couper de mes origines, de ma culture, de mes semblables, pour devenir neutre, Française. C’était pour tout le monde plus facile à digérer, sauf pour moi. J’avais une autre histoire, un autre mélange racial, une autre identité. Mais grâce à ma quête ardente, semblable à celle de mes ancêtres, j’ai lutté pour conquérir ma place d’être humain dans le monde où je vivais désormais. Je me suis rebellée. Je n’étais pas un oiseau des îles comme on me considérait à mon arrivée dans la France de 1956. J’étais moi avec mes différences et mes ressemblances. Ti Moun Fou. Mots créoles qui signifient « Petit Enfant Fada ». C’est ainsi que l’on me nommait petite fille et c’est certainement grâce à l’émerveillement de l’enfance et à la folle liberté de mon imaginaire que j’ai pu m’engager à jouer au féminin. 

Mimi Barthélémy, Une vie d’engagements (extraits), Paris, mars 2013


Auteurs & interprètesMimi Barthélémy
Illustration Jean-Pierre Blanpain
Collection Contes d'auteurs
Langue Français
Durée 52 mn - Digipack 1 CD
REF ODL723
EAN 9782917333433
ISBN 9782917333433
6 ans et +

Chronique La Grande oreille été 2016

Merci à l’éditeur qui rend hommage à la conteuse exceptionnelle, disparue en 2013. La plupart de ces contes sont accompagnés a cappella des voix inattendues de la fille et de la petite-fille de Mimi. Avec ce trio vocal où les trois tessitures se complètent, les récits prennent leur éclat au gré des parties chorales chantées en créole ou en français. [....] On rencontre « Grenn monben », l’enfant né d’une graine qui fait partie du répertoire des contes chantés d’Haïti, « Anba dlo » et « La chrysalide et le papillon » deux histoires (à voix nue), une version de l’enfant promis au diable (AT811) ainsi que des contes d’avertissement parmi les moins connus de la conteuse au phrasé limpide. La polyphonie donne à ces contes une résonnance nouvelle, qui émeut par son irrésistible entrain. Héritage vivant et engagé, un disque magnifique. Ghislaine Chagrot

http://www.lagrandeoreille.com/archives/lgo66

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